Lacq-Orthez : Territoire de connaissance et d'emploi

Lacq-Orthez : Territoire de connaissances et d'emploi 
 
par Rémi Morel, fondateur puis directeur jusqu'en décembre 2014 de Lacq Odyssée. Actuellement, administrateur de l'association " Territoires de la CSTI " 

En ce début d’année 2015, avec le démarrage du programme Lacq Cluster Chimie 2030, la production par le groupe Toray de la matière première de la fabrication de la fibre de carbone – le polyacrylonitrile (PAN) – et des projets de recherche autour du stockage de l’énergie, le bassin de Lacq connaît une nouvelle phase de développement.

Le nombre d’emplois avoisine les 7 500, ce qui, dans la période actuelle, est remarquable même si les modifications de management des donneurs d’ordre et la crise économique conduisent à une baisse importante des commandes pour les sous-traitants.

Le succès de l'aventure de Lacq

Quand le 14 octobre 2013, le groupe Total ferme la dernière conduite qui relie l’usine de Lacq au réseau national de distribution de gaz naturel et met fin à la contribution de plus de 50 ans du gaz de Lacq aux besoins énergétiques industriels et domestiques de la France, ce n’est pas la fin de l’aventure industrielle.
Bien au contraire, on assiste à un remarquable rebond du site. Préparé de longue date, il s’appuie sur les collaborations entre entreprises, collectivités publiques et organisations syndicales animées par des hommes voulant pérenniser l’exceptionnel développement inventé au fil des cinq décennies d’exploitation du gisement de gaz naturel de Lacq.

La recherche et l’innovation scientifique et technique ont joué un rôle essentiel dans le succès des multiples aventures et transitions qui ont émaillé la vie du site, passé en l’espace d’une soixantaine d’années d’une économie reposant sur la polyculture traditionnelle à l’un des sites industriels chimiques majeur de l’hexagone.

Pour nous en persuader, revenons quelques années en arrière !
L’odyssée du bassin industriel de Lacq commence en décembre 1949 avec la découverte d’un gisement de pétrole, suivie deux ans plus tard de celle du plus grand gisement de gaz naturel européen de l’époque.
Mais la présence de plus de 15 % de sulfure d’hydrogène dans le gaz rend celui-ci tellement corrosif et toxique qu’il ne peut être exploité avec les techniques de l’époque. Il faut trouver une solution pour en extraire le soufre.
Commence alors une collaboration intense entre les industriels du bassin de Lacq et le monde industriel de la recherche et de l’innovation.

Après cinq années de travail, les équipes de recherche de la société Pont–à–Mousson mettent au point un acier résistant à la corrosion fissurante des tuyaux de forage provoquée par ce gaz. Les ingénieurs et techniciens de la SNPA développent les procédés de désulfuration permettant la réalisation de la première unité de traitement du gaz, d'une capacité de 1 million de mètres cubes de gaz quotidiens, qui est mise en service dès 1957.

En 1959, la SNPA créé le Centre de Recherches de Lacq dans le but de développer des recherches/innovations visant à valoriser les sous-produits du traitement du gaz dans trois directions : les matières plastiques, la chimie du soufre, les questions de sécurité et très vite, de protection de l’environnement. Près de 250 techniciens et ingénieurs y travaillent encore.

Entre 1960 et 1965, la SNPA installe à Pau son centre de recherche et son centre de traitement informatique.

Ce regard panoramique sur les premières années de vie du complexe rappelle comment une politique industrielle volontariste, soutenue par l’inventivité de ses acteurs, a pu faire le succès de la difficile aventure de Lacq.
Il met aussi en lumière la nécessité pour les industriels de faire appel à un personnel de haut niveau scientifique et technique et de disposer d’une capacité de recherche/développement et de recherche fondamentale dynamisée par la proximité d’une université dont les missions sont l’enseignement supérieur, la recherche et la valorisation des résultats de ces recherches.

C’est pourquoi la SNPA soutient fortement la création du nouveau Collège Scientifique Universitaire. Ce dernier sera, avec l’Institut d’Etudes Juridiques et le Collège Littéraire, l’une des trois composantes de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Née officiellement en 1970 par décret présidentiel, l’UPPA, dans cette première phase de développement, met en place des formations en sciences exactes puis un peu plus tard en sciences de la terre et de la vie, et développe petit à petit un ensemble de laboratoires de recherches qui établiront, difficilement au départ, des liens avec leurs homologues de la SNPA puis d’ELF Aquitaine.

Mais bientôt le développement des productions et la bonne santé économique du bassin industriel d’une part, la démocratisation de l’enseignement supérieur et l’arrivée en nombre des babyboumeurs à l’université d’autre part, vont conduire chacun à poursuive son chemin de façon plus distante et autonome. Les contrats de recherche entre industriels et chercheurs sont nombreux surtout dans le domaine des géosciences, de la thiochimie et des polymères ; étudiants et doctorants réalisent leurs stages de formation dans les usines du bassin ou dans les laboratoires des grands groupes industriels…
Pourtant, ce n’est plus mis en avant, ni considéré comme une valeur de référence.

La convention avec l'UPPA

C’est au début des années 2000 que le caractère essentiel de la relation entre territoire/industrie/développement et recherche – concrétisée dans le bassin de Lacq par la première signature d’une convention entre la communauté de communes de Lacq et l’université de Pau et des Pays de l’Adour - vient au cœur du débat public et apparaît fondamental aux yeux de tous les acteurs pour trois raisons :

  • L’épuisement du gisement de gaz

Il pose des questions essentielles aux acteurs économiques qui se doivent de proposer des alternatives industrielles.

    • Comment reconvertir le site industriel, le développer et pérenniser l’emploi ?
    • Comment valoriser les atouts d’espaces industriels parfaitement sécurisés et adaptés à l’accueil des industries chimiques ?
    • Comment mettre en valeur les savoir-faire du tissu de PME-PMI et des travailleurs du bassin ainsi que la facilité d’adaptation de la population locale à la proximité d’implantations industrielles ?

     

    • La décentralisation 

    Depuis la loi de décentralisation de 1982, le développement économique est devenu domaine d’intervention principal de la Région. Celle-ci définit ses grandes orientations stratégiques dans le cadre d’un schéma de développement régional et peut octroyer des aides aux entreprises.

    La création du District de Lacq dans le milieu des années 70 devenu, en 2000, la communauté de communes de Lacq (aujourd’hui communauté de communes de Lacq-Orthez constituée de 61 communes) permet aux élus locaux d’élaborer des politiques d’aménagement du territoire et des actions économiques favorables au développement du bassin industriel avec pour objectif majeur : le maintien et le développement de l’emploi productif.

    Ainsi s’affirme la capacité des collectivités locales et territoriales à intervenir directement dans le champ économique et donc dans le devenir du bassin industriel.

     

    • La mutation de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour

    Le lent processus d’autonomisation des universités durant les 20 dernières années du 20e siècle va se conclure par la loi de 2007 qui instaure le principe d’autonomie.
    L’UPPA, devenue autonome en 2010, doit trouver son équilibre financier et sa spécificité territoriale entre deux sœurs puissantes : les universités de Bordeaux et Toulouse.
    Réaffirmant ses missions d’enseignement supérieur, de recherche et de valorisation, l’Université s’inscrit dans une démarche territoriale mettant en avant l’excellence de sa recherche.
    Elle développe des formations supérieures de proximité axées sur les besoins du bassin industriel (licence professionnelle à Mourenx notamment) et s’inscrit plus que jamais dans une politique de recherche fondamentale ou appliquée d’excellence en phase avec les besoins du tissu industriel, en s’appuyant sur ses instituts de renommée nationale et internationale que sont l’IPREM et l’IPRA.

Le partenariat industriels - collectivités - CST

C’est autour du triptyque : industriels, collectivités territoriales, communautés scientifiques et techniques que s’organisent réflexions et actions à partir du début des années 2000.

Il y a en effet urgence car la fin d’exploitation du gisement de Lacq risque de mettre en péril les différentes unités industrielles très dépendantes les unes des autres ; il faut également compenser les pertes d’activités et d’emplois auxquelles va conduire le départ de Total.
Les enjeux sont de taille mais, ici, chacun sait depuis longtemps que les activités industrielles vivent et meurent, et que la meilleure façon d’y faire face est d’anticiper, de saisir les opportunités venant de l’extérieur tout en poursuivant les innovations à partir des activités endogènes.

La création de CHEMPARC en 2003, événement emblématique sur le bassin, est un exemple concret de la démarche. Ce Groupement d’Intérêt Public a pour objet de contribuer à la vitalisation économique du bassin industriel de Lacq. Il regroupe l’ensemble des partenaires industriels, institutions publiques, syndicats, centres de recherche ou de formation et l’UPPA. Sa mission consiste à promouvoir un pôle chimique et industriel sud-aquitain de notoriété internationale.

La décennie en cours est marquée par un ensemble d’événements industriels récents qui transforment durablement le bassin industriel :

  • La fin de l’exploitation du gaz commercial de Lacq depuis octobre 2013 qui pose la question du devenir des activités liées à la chimie du soufre.
  • La fermeture en 2009 de Celanese – usine de production d’acide acétique et d’acétate de vinyle – qui fragilise fortement la plateforme industrielle de Pardies–Noguères et interroge sur la possibilité de maintenir une chimie de base sur le bassin industriel.

Les réponses sont apportées :

  • En 2010, par la communauté de communes qui décide de devenir maitre d’ouvrage pour créer un réseau de vapeur qui reliera YARA aux utilités de la SOBEGI et ainsi lui permettre un modèle économique performant, le maintien de sa production et des 100 emplois directs qui lui sont liés.
  • En 2013, par Lacq Cluster1Chimie 30 (LCC30 est porté par la SOBEGI, ARKEMA et TEPF) qui extrait et traite les 3 % de gaz restant pour fournir à ARKEMA jusqu’en 2030 du sulfure d’hydrogène et du combustible pour les chaudières de la plateforme Induslacq.
  • En 2014, par le groupe TORAY qui inaugure sur le site de Lacq son usine de production de polyacrylonitrile (PAN), matière première de la fibre de carbone produite dans son usine d’Abidos et qui installe de manière concomitante un Technical Center dédié à la recherche et au développement. La voie est ainsi ouverte à la création d’une «Carbon Valley» et à la diversification en aval avec la production de fibres et tissus pré-imprégnés utilisés par l’aéronautique (Airbus, Dassault) mais aussi pour d’autres marchés.
  • Par CHEMPARC qui favorise l’émergence de nouveaux projets de taille modeste mais particulièrement innovants dans les domaines de l’environnement, du traitement des sols ou de l’énergie et, en 2011, avec CHEMSTART’UP qui accueille, dans un premier temps, de jeunes sociétés spécialisées dans la chimie fine, les nouveaux matériaux, la chimie verte, les matériaux composites et les nanomatériaux, pour devenir récemment une plateforme de transfert technologique.

Parallèlement, la communauté scientifique et technique du bassin de Lacq en même temps que l’UPPA, soutenues par les collectivités territoriales, se structurent pour mettre en place des pôles d’excellence et de transfert qui répondent aux préoccupations du monde socio-économique.

L’UPPA initie la constitution de pôles de recherche de notoriété internationale en concentrant des compétences fortes dans des domaines ciblés :

  • en 2005, se crée la Fédération de Recherche IPRA. Elle regroupe des compétences relevant de trois disciplines scientifiques différentes : les mathématiques, les géosciences et les sciences de l'ingénieur.
    Les laboratoires qui la constituent, collaborent essentiellement dans le domaine du génie pétrolier même si ce thème n’a pas un caractère exclusif.
  • début 2011, est inauguré le nouveau bâtiment de l’IPREM, concrétisation d'une synergie et d'une histoire autour de la recherche en environnement et matériaux. Il regroupe 4 équipes de recherche dont les compétences s'articulent autour de disciplines fondamentales faisant appel à la chimie analytique, chimie physique, chimie théorique ainsi que chimie des polymères et micro-biologie.
  • en mai 2011, le projet «Institute for the Sustainable Engineering of Fossil Resources» (ISIFoR) obtient le label Carnot aux côtés de 33 autres structures de recherche partenariale. Cet institut rassemble plus de 250 chercheurs, enseignants-chercheurs et ingénieurs ainsi que 250 doctorants et post-doctorants, au sein de 9 unités de recherche ou d’équipes clairement identifiées au sein de laboratoires (LMAP, LFC-R, SIAME, IPREM, LaTEP, GET, IMFT, LOF) dont les compétences dans le domaine de l’ingénierie durable des ressources fossiles couvrent les géosciences, les mathématiques, la chimie et les sciences de l’ingénieur. C'est aussi plus de 60 contrats de recherche avec un industriel par an pour 3,6 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2013.

L’UPPA participe au côté des entreprises et des collectivités à la structuration de trois entités destinées à dynamiser le transfert des compétences et des technologies :

  • au cours des années 1990, l’APESA devient une structure incontournable pour toutes les questions techniques liées à l’environnement et à la maîtrise des risques industriels.
  • en 2010, AVENIA est labellisé «pôle de compétitivité» dans le domaine des écotechnologies. Il se positionne sur les thématiques énergétiques liées aux ressources et services du sous-sol.
  • CANOE est une plateforme de transfert technologique qui propose des moyens humains et matériels mutualisés permettant d’accompagner le développement du tissu économique local (PME et grands groupes) dans le domaine des composites organiques et matériaux avancés, en particulier nano-structurés, sur des filières prioritaires de la région Aquitaine : aéronautique, transport (automobile, nautisme), énergies renouvelables (photovoltaïque, énergie éolienne, chimie durable). Enfin, elle se dote d’un nouvel outil pour accélérer la valorisation des résultats issus des recherches : Aquitaine Sciences Transfert, société d’accélération du transfert de technologie.

A la fin 2015, l’occupation de CHEMSTART’UP sera à son maximum. 5 sociétés en recherche, développement et innovation explorent des pistes industrielles dans les secteurs prometteurs comme ceux :

  • du traitement de l’eau par la voie originale des «gaz hydrates»,
  • des matériaux polymères thermoplastiques et des dépôts en couche mince,
  • du domaine de la formulation en chimie fine,
  • du domaine du stockage et de la conversion d’énergie (avec un projet industriel important dans les prochaines années),
  • de la recherche sur les interfaces pétrole-eau-roche pour la production et l’exploitation des hydrocarbures.

Ce tour d’horizon montre comment l’ensemble des acteurs – industriels, collectivités et communautés scientifiques – se sont regroupés, depuis plus de dix ans, avec une volonté politique forte, pour faire face à l’échéance vitale de la fin d’exploitation commerciale du gisement et pour proposer de nouvelles orientations et de nouvelles activités s’appuyant largement sur les atouts endogènes du bassin :

  • c’est un leader mondial dans le domaine de la thiochimie, mais aussi dans celui de la gestion de l’environnement et de la prévention du risque industriel,
  • ses savoir-faire historiques en génie pétrolier et les recherches de pointe actuelles dans le domaine des additifs sont un atout majeur,
  • le développement de la filière carbone (Carbon Valley) entre en synergie avec les recherches menées conjointement par Arkema et l’Université autour des matrices thermoplastiques,
  • la présence d’une unité de fabrication de bioéthanol à base de maïs,
  • les liens directs et de proximité qui se nouent entre les différents acteurs permettent de se parler facilement,
  • l’environnement scientifique et technique est disponible, toujours disposé à se mobiliser,
  • les collectivités territoriales sont à l’écoute et facilitent l’émergence des projets.

Pour conclure et pour illustrer la situation actuelle du bassin de Lacq, une image : celle d’un «écosystème». Ecosystème, dont par définition le maintien en vie et le développement dépendent du réseau d’échange d’énergie et de matière réalisé par ses éléments constitutifs.

Le territoire «bassin de Lacq» se prête bien au développement d’une économie circulaire mettant en œuvre des échanges de proximité entre les différents acteurs de sa vie et de son développement.

Aujourd’hui, l’ambition des responsables du développement du bassin de Lacq est clairement affichée : à l’horizon 2030, faire qu’il figure dans la liste des 30 premiers sites industriels européens de la chimie.

 

1 Terme de cluster largement utilisé depuis quelques temps à propos de la nouvelle configuration du bassin industriel nécessite quelques éclaircissements:

  • un cluster, c’est une concentration géographique d’entreprises interdépendantes : fournisseurs de biens et de services dans des branches industrielles proches. Les firmes livrant le produit final coopèrent avec les universités, et leurs concurrentes ;
  • il recouvre un secteur vaste d’activités, la santé par exemple, à Lacq la chimie, et intervient sur tous les maillons de la chaîne de valeur ajoutée : R & D, formation, etc.
  • il accueille petites, moyennes et grandes entreprises ;
  • la concentration spatiale facilite les échanges implicites de savoir-faire et génère des externalités positives (réduction des coûts, développement de l’innovation, etc.) mais parfois des externalités négatives (congestion par exemple).

 

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